Du 13 au 21 juillet 2007, nous avons participé à un évènement exceptionnel à La Borne : 25 fours à bois dont le mien ont cuit pendant une semaine. Ce fut un moment riche de rencontres. Pour vous le faire partager, voici quelques photos de ma cuisson ainsi qu'un texte, écrit par un visteur, Yann Cellier, après un séjour d'une semaine à La Borne pendant cette rencontre.
Potier au long cours
Je quitte le port du réel
Pour naviguer au gré de ma flamme.
Je mets le cap sur les îles vierges,
repérées sur ma carte créative,
à une latitude tropicale
sur le méridien de la Cinquième Montre.
À bord de mon four, j’interroge
les ombres des vieux loups de braise,
guides de mes choix et de mes mains
sur le chantier de mon compère de fortune :
Sommes-nous prêts à traverser le Feu ?
Pour mon tour du monde de potier,
j’ai fait des vivres nostalgiques à l’Épicerie,
et je pars en compagnie de mes Indes :
formes utopiques et bols d’émotions,
terres d’aventures et vases d’espoirs
se côtoient et s’observent, angoissés.
Qu’allons-nous devenir sur ces îles ?
J’ai tracé mon plan de chauffe,
jaugé les stères qui nous attendent,
débattu des quarts avec mes compagnons,
et sorti sur le pont mon fauteuil de cuir.
Je craque l’allumette, c’est l’appel du tirage !
Le souffle né dans le gros chêne
chasse la brume sur la terre fragile.
Se méfier de ce calme apparent
et de ces courants trompeurs
qui mènent aux récifs de la casse.
Moussaillon, tu me bassines,
à vouloir forcer l’allure !
On a vu plus d’un voyage brisé
à quelques encablures de La Borne…
Tu as le mal de feu ou quoi ?!
L’alizé du bois fendu pousse à l’oxydant,
et c’est à petit feu que les degrés se gagnent.
Au rythme d’une longue houle de flammes,
le torchis de la coque se met à chuchoter,
le grès soupire du soleil sur ses rondeurs…
Un verre à la main, il y a de l’amitié dans l’aire
pour redessiner le monde, comme Chez Les Filles.
Maintenir l’enthousiasme, relancer la manœuvre,
faire un relevé de braises, le point derrière la brique...
Noter dans le cahier : « La deuxième est tombée ! »
Seul maître cuiseur à bord…
Ne te prends pas pour Dieu !
Ne tente pas le diable !
Un tourbillon de charme fait plier la troisième.
Une rafale d’acacia… une bourrasque de chêne…
et la quatrième est balayée par le Douglas.
Parez à réduire ? Envoyez les épaisses volutes !
Souquez ferme sur la charbonnette ! Et un, et deux !
Des feux follets faseillent au-dessus des témoins,
l’Esprit allume ses phares sur la route idéale.
Évite le Pot au noir, la Mer des marronnasses…
surfe les déferlantes des Quarantièmes rougissants,
double Bonne Espérance… et trouve l’aurore boréale !
Mais c’est plutôt l’enfer dans l’alandier de lave,
les hublots explosent et des torches jaillissent !
Des escouades de miroirs incandescents
volent mon teint buriné, ma barbe cendrée,
et les reflets violets au fond de mes pupilles.
Ici, on crie « Assez ! », et là « Encore ! Encore ! »
Toutes les montres sont molles... l’heure est surréaliste.
Je jure mes grands Feux et j’implore St Elme
d’illuminer mon ciel de ses effets magiques.
Mais le délire me gagne.
À l’horizon de mon cerveau brumeux,
un drame se profile : La Borne s’enflamme !

« Terre ! » « Terre ! »
Mon réveil brutal dissipe le mirage :
il s’agit bien de mon île, de ma Terre promise !
Ivre de fatigue et d’émotion, de mes yeux brûlés
et saturés de sel, une larme m’échappe…
Je jette l’ancre dans le sable qui mourlonne mon Graal,
et apaisé, mon « Alea jacta est ! » au mouillage,
je goutte la fraîcheur d’un bain, et laisse refroidir
mes pensées bouillonnantes dans un sommeil profond.
Reposé et fébrile, je lui ouvre enfin mon cœur.
Elle guide ma découverte de ses charmes divers :
fruits aux couleurs exotiques, camaïeux de coraux,
trésors sous les cendres, et tapie au fond de son âme,
m’attendait en silence… la céramique de ma vie !
Triviaux, des oiseaux migrateurs
proposent contre quelques pots
un peu de poudre d’or
pour mon prochain voyage…
Yann CEILLIER
La Borne s’enflamme
Juillet 2007

Note : L’idée de « Potier au long cours » s’est imposée à moi - navigateur amateur de poterie - en participant à un quart de nuit pendant « La Borne s’enflamme ! », ce merveilleux cadeau que les potiers nous ont fait. Merci !